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Construire pour résister aux crises: entretien avec le Dr Amadou Beydi Cissé




Le Dr Amadou Beydi Cissé a entendu parler de Muso pour la première fois alors qu’il travaillait comme étudiant en médecine dans un hôpital de district de Bamako, la capitale du Mali. Un agent de santé communautaire de Muso avait accompagné une mère et son enfant à l'établissement de soins, cherchant un traitement urgent pour l'enfant. Lorsqu'il a appris que Muso couvrait le paiement pour les soins non seulement de cet enfant, mais de la population de Yirimadio, une communauté entière à la périphérie de Bamako, il ne pouvait pas y croire: les coûts des soins de santé pour toute une population ? Ce n'est pas possible !" Il a parié avec son collègue que dans une semaine ou deux, Muso ne serait plus en mesure de couvrir les frais de santé.

Le Dr Cissé a peut-être perdu son pari initial sur Muso, mais lorsqu'il a rejoin à notre équipe en 2013, il a trouvé le débouché idéal pour correspondre à sa volonté de bâtir un système de soins de santé qui fonctionne pour ses patients. Au cours des treize dernières années, il a servi Muso dans de nombreux domaines, en menant à l'avant-garde de nombre de nos plus grands obstacles et opportunités de croissance. Lorsque Muso a lancé ses services dans la région de Bankass en 2016, le Dr Cissé a été nommé coordonnateur des sites ruraux, supervisant la prestation des soins dans les huit sites qui fonctionneraient comme le projet de recherche opérationnelle le plus ambitieux de Muso à ce jour: l'essai ProCCM. Le leadership du Dr Cissé a été essentiel pour garantir que les prestataires de soins et les chercheurs puissent continuer leur travail en toute sécurité, alors que la violence et l’insécurité menaçaient la vie des patients et l’accès aux soins dans la région de Bankass.

L'année 2020, explique Dr Cissé, a apporté un autre défi majeur: la pandémie COVID-19. Il a partagé : "Le Mali, étant un pays sous-développé, n'a aucun moyen de faire face à une crise multiforme - sécuritaire, politique et sociale. Il était difficile d'imaginer l'ajout d'une pandémie mondiale comme celle du coronavirus. Nous avions peur. Mais j'ai été rassuré lorsque, avec l'équipe, nous avons décidé de nous attaquer à des solutions pour répondre de front à cette crise, dans le but, bien sûr, de protéger nos patients ainsi que notre équipe."

La réponse proactive, rapide et centrée sur le patient déployée pour faire face aux crises de 2020 est au cœur de la mission et du modèle de Muso, et s’incarne dans le leadership du Dr Cissé. C’est pourquoi le Dr Cissé a été promu en 2020 pour devenir le premier directeur pays de Muso en Côte d’Ivoire. Dans son rôle actuel, il guidera l’équipe chargée de la première expansion de Muso en dehors du Mali, en aidant le gouvernement ivoirien à mettre en place des systèmes qui remédient aux retards dans leur système national de soins de santé. Nous avons demandé au Dr Cissé de partager ses réflexions sur les défis et les réussite extraordinaires que Muso a entrepris en 2020:


Certaines parties de l'entrevue ont été modifiées pour plus de clarté.



Amadou Beydi Cissé (A.B.C.) : Je m’appelle Amadou Beydi Cissé, je suis médecin et directeur pays de l’ONG Muso en Côte d’Ivoire.

Pouvez-vous nous parler un peu de ce qui vous a amené à Muso, tant sur le plan professionnel que personnel ? Qu'est-ce qui vous a motivé et préparé à faire ce travail ?

A.B.C. : Ce qui m’a motivé à intégrer l’équipe de Muso.... Vous savez j’étais encore étudiant quand j’ai accompagné l’équipe de garde au niveau du Centre de Santé Communautaire de Yirimadio. C’est comme ça que j’ai eu mon premier contact avec Muso: à travers des patients qui étaient venus recevoir des services au Centre de Santé. Quand on m’a dit que c’était Muso qui accompagnait ces personnes, je n’y ai pas cru. Je me suis demandé comment peut-on bien prendre en charge un ensemble de personnes en termes de soins de santé. Je me suis dit qu’il fallait nécessairement que les uns et les autres puissent payer. Et par la force des choses, quelques mois plus tard, j’ai été appelé par le directeur du centre afin d’appuyer l’équipe Muso dans la gestion des cas de référence évacuation au centre de Santé mais aussi au niveau des hôpitaux. C’est comme cela que j’ai connu et puis intégré l’équipe Muso et dès lors je ne suis plus parti. Parce que je vous assure qu'à travers Muso j'ai vu des changements dans la communauté où je vivais que je n'aurais pas pu croire avant. Muso m’a vraiment permis de voir la santé autrement. C’est comme ça que je suis entré au sein de l’équipe et dès lors je n’ai plus voulu partir. Et j’ose espérer rester pour atteindre nos objectifs ensemble.


Depuis combien d'années travaillez- vous pour Muso maintenant ?

A.B.C. : D’abord j’ai intégré Muso en tant que bénévole entre 2008 à 2013. J’ai apporté mon soutien dans le cadre de la référence évacuation. Par la suite, j'ai été responsable de la référence et des évacuations et je suis resté avec mon équipe pendant 8 ans.


Quels autres postes avez-vous eu chez Muso ? Pouvez-vous parler des responsabilités que vous avez exercées dans ces différents postes ?

A.B.C. : En 2013 j’étais donc responsable de la référence et des évacuations. J’ai facilité la prise en charge des malades référés ou évacués du CSCom de Yirimadio vers les structures de 2ème et 3ème références et les hôpitaux au niveau de Bamako. J’ai occupé cette position de 2013 à 2015. Juin 2015, un nouveau poste a été créé, celui de coordinateur de site rural à Bankass. J’avais alors la responsabilité de coordonner toutes les actions de l’organisation au niveau du district de Bankass, de gérer l’équipe des ressources humaines et d’être le représentant de l’ONG auprès des partenaires des communautés. J’avais ce bagage là, maintenir la communication, une proximité avec les communautés. J’avais aussi la lourde tâche d’assurer la sécurité de l’équipe au sein du bureau mais aussi dans nos zones d’interventions. Puis en juin 2020, j’ai été promu directeur adjoint du Mali puis directeur pays pour la Côte d’Ivoire. Ce nouveau poste est un nouveau challenge commencé depuis février 2021. J’ai la responsabilité d’installer l’équipe en Côte d’Ivoire. Mais au-delà de l’installation d’un bureau et du recrutement, c’est aussi être chargé de la sélection (avec évidemment le ministère de la Santé) des futurs sites d’intervention de l'organisation. Aussi je vais beaucoup appuyer dans le cadre de notre assistance technique auprès de l'État ivoirien et être aussi le porte-parole de l’ONG auprès de l’ensemble des partenaires.


Quand êtes-vous arrivé à Bankass et quels étaient les objectifs pour Muso et son expansion dans la région. Qu'est-ce que vous et votre équipe avez essayé d'accomplir ?

A.B.C. : Nous sommes arrivés à Bankass avec d’autres collègues. Nous étions les premiers de l’organisation à venir dans ce nouveau site d’implémentation de Muso. Notre vision était de pouvoir répliquer les actions que nous avons menées auparavant au niveau périphérique de Bamako (notamment à Yirimadio). Il nous fallait vraiment dupliquer le modèle que nous avions à Yirimadio dans un contexte rural. Au-delà de cette mission, le but est évidemment d'offrir des services de santé afin de sauver des vies dans les communautés de Bankass. C’est cet objectif majeur qui nous a amené et conduit à 800km de Yirimadio.


Pouvez-vous parler des obstacles auxquels les patients de la région étaient confrontés avant l'arrivée de Muso et le changement de modèle de soins en 2016 ?

A.B.C. : Les obstacles auxquels étaient confrontés les patients avant notre arrivée à Bankass sont nombreux. Au niveau communautaire tout d'abord. Il y avait vraiment cette rupture de confiance entre la population et les praticiens dans la mesure où les services de santé n’étaient pas accessibles. Il n’y avait pas d'accessibilité géographique comme aujourd'hui et la barrière financière était au plus haut niveau. Les patients et les personnes malades de la communauté préféraient aller vers les tradithérapeutes [aussi appelé tradipraticien, nganga et sangoma, ou encore guérisseur, exerce une pratique médicale non conventionnelle reposant sur des approches traditionnelles dans certaines communautés] ou simplement rester à la maison. Avec comme finalité bien sûr le décès d’enfants qui était assez élevé. Les structures de santé n’étaient aussi pas adaptées à répondre au besoin de santé. Quand nous sommes arrivés, il n’y avait pas d’équipement. J’ai été impressionné en visitant les centres. Et pas d’une manière satisfaisante. Au sein d’un CSCom, il n'y avait qu’un seul lit. Sur ce lit il n’y avait qu’une seule natte. Les femmes accouchaient là où d’autres personnes attendaient pour un traitement. Il y avait des centres qui n'étaient pas clôturés et des animaux se mélangeaient aux patients. Le défi était grand.


Qu’est ce qui rend l’approche de Muso, en matière de prestation de soins, unique pour surmonter ces obstacles ?

A.B.C. : L’apport de Muso et qui fait son unicité c’est l’innovation. Nous avons des stratégies qui permettent vraiment d'améliorer l’accès aux services de santé pour les populations. Et nous avons aussi cette approche holistique qui prend en compte tous les aspects du système de santé. Dans les communautés nous supportons bien sûr la fourniture des services de soins de qualité. Au niveau des centres de santé, nous assurons autant l’équipement nécessaire, mais aussi la fourniture de services de soins de qualité. Que ce soit au niveau communautaire ou au niveau des centres de santé, nous allons vers les patients et nous allons très vite. Là est la différence avec les autres modèles de mise en œuvre de services de santé au niveau communautaire.

Très souvent nous mentionnons aux donateurs que nous continuons à fournir des soins, et ce, malgré les insécurité et la violence dans cette région. Pouvez-vous décrire comment ces conflits ajoutent des obstacles pour accéder au soin dans la vie des patients à Bankass ?

A.B.C. : Les obstacles induits par l’insécurité pour la population sont la réduction de la mobilité ce qui amène un non accès au service de santé ainsi qu’une baisse drastique des revenus de la population. Il faut le dire, et c’est important, nous étions forcés de reconnaître que nous allions perdre beaucoup, beaucoup de patients. Nos approches innovantes font que nous parvenons réellement à offrir des services de santé de qualité au plus près des patients, des villages, des centres de santé, et ce malgré les barrières existantes et celles liées à l’insécurité. Voilà comment nous parvenons à les surmonter.


Au quotidien est ce que cela voulait dire que vous manquiez parfois d’équipement, de médicaments, que les ASC ne pouvaient pas assurer leurs visites ? Est-ce que la continuité des services de santé a été assurée quoi qu’il advienne ?

A.B.C. : L’insécurité a amené bien sûr tous ces problèmes: problème d’approvisionnement, problème dans la fourniture des services. Mais ce qui arrive de façon générale dans les régions reculées et sous-développées. En ce qui concerne nos sites d’intervention, ces problèmes se sont posés quelques fois, mais nous les avons toujours relevés. Comment ? D’abord, et je l’ai dit, les ASC sont des agents qui émanent de la communauté, ils font partie de la communauté, ils sont au plus près de la communauté. Donc d’un point de vue stratégique ils peuvent au niveau communautaire fournir les services aux populations. Ce qui nous a aidé, n’est-ce pas, à faire face à l’insécurité à Bankass en 2020. Deuxièmement, l’acheminement et l'approvisionnement en médicament ont été un défi. Évidemment, il y a eu des moments où nous ne parvenions pas à acheminer les médicaments jusqu’aux centres de santé ou à nos ASC pour cause d'incident. Ce qui a nécessité l’activation de notre plan de gestion de sécurité. Qu’est-ce que nous avons fait ? Nous avons réfléchi à approvisionner les centres de santé en médicaments de contingence. Ces médicaments ont été stockés en quantité ce qui a permis de pallier au manque en cas de difficulté d’accès. Quand nous ne pouvions approcher un centre de santé, on piochait dans ces lots de médicaments. Et ceci a été très bien suivi. Les médicaments pris dans ces lots, donnés soit à des centres de santé soit aux ASC, ont été remplacés. Cette stratégie a permis qu’il n’y ait pas de rupture au niveau des centres de santé, mais aussi au niveau communautaire. Nos patients ont toujours bénéficié des services pendant des épisodes d’insécurité.


Pouvez-vous nous parler de votre expérience avec l’équipe de Bankass pendant la crise du COVID ?

A.B.C. : J’en retiens deux choses: d’abord il faut dire que le Mali a connu plusieurs crises majeures durant l’année 2020. L’épidémie du coronavirus a été une des crises très compliquées à gérer. Il faut dire que nous n'étions pas préparés à une telle situation au niveau de Bankass. Rapidement, l'équipe a mis en place des protocoles qui nous a permis de développer un ensemble de stratégies permettant de faire face à l’épidémie tout en maintenant les activités en place au sein des communautés. En tant que premier responsable de site, c’était à la fois passionnant, parce que je l’ai dit nous répondons aux défis, mais aussi très stressant.

Les patients pouvaient être exposés autant que les collègues. Nous devions mener des actions pour protéger tout le monde afin de sortir gagnants face à cette épidémie.

Cela a été difficile. Le travail que nous avons dû fournir a été multiplié par deux. Ce n’était pas facile, mais nous avons tenu bon. Non seulement l’équipe de Bankass mais l’ensemble de l’équipe de Muso. Nous avons élaboré beaucoup de plans d’action et de stratégies dans le cadre de la prévention et de la continuité des services.

En repensant au début de l’épidémie, aviez-vous des craintes sur ce que cela signifierait si le virus arrivait au Mali ?

A.B.C. : Depuis le moment où nous avons entendu parler du coronavirus à travers les médias internationaux, nous avons eu peur. Le Mali étant un pays sous-développé, qui n’a pas de moyens et fait face à une crise multiforme—sécuritaire qui a atteint le nord, le centre du pays et même le sud, qui fait face à une crise politique et sociale—, il était vraiment difficile d’imaginer l’arrivée en plus d’une épidémie mondiale comme celle du coronavirus. Nous avons pris peur. Mais j’ai été rassuré quand avec l’équipe nous avons décidé de prendre à bras le corps des solutions pour répondre à cette crise. Dans le but bien sûr de protéger autant notre équipe que nos patients.


Quelles ont été les premières actions prises pour vous préparer à l’arrivée du COVID ? Pensez-vous que nous avons été suffisamment proactifs pour répondre à la crise ?

A.B.C. : Les premières actions prises dans le cas de la prévention de la maladie coronavirus ont été élaborées sur plusieurs plans: la première a été d’informer sur la maladie. Il était important que nous sachions d’abord qu’est ce que cette nouvelle maladie était. Le leadership a préparé le nécessaire pour que l’ensemble de l’équipe puisse avoir les informations nécessaires sur la maladie. Ensuite il fallait répondre à ces deux préoccupations: comment protéger l’équipe tout en maintenant les services au niveau communautaire ? Pour cela nous avons mis tous nos efforts dans la prévention de la maladie. Puis chercher des EPI pour le personnel qui est en première ligne ainsi qu'à mettre en place des protocoles de protection: former les ASC, fournir et rationaliser l’utilisation des EPI. Tout a été mené pour pouvoir maintenir la continuité de nos services.

En tant que directeur adjoint du Mali en 2020, pouvez-vous expliquer pourquoi Muso fournit un soutien au gouvernement pour répondre à la pandémie et quels étaient les objectifs ?

A.B.C. : Dans le cas de la fourniture de notre assistance technique au gouvernement malien, il était important pour nous de soutenir le gouvernement car en plus d’être un pays sous-développé, le Mali est confronté à une crise multiforme. Le système de santé que nous connaissions déjà n'était pas apte à faire face à cette épidémie d’envergure mondiale. Muso devait fournir son expertise de gestion au gouvernement malien. Ce que nous avons fait à travers les actions communautaires que nous avons menées. Notamment dans le cadre du traçage et suivi des cas contacts. Ce qui a été très bien mené je peux le dire. Cela a été précédé par un ensemble de formations pour les cas contacts. La très grande majorité des districts sanitaires au Mali ont bénéficié autant des formations sur le traçage et le suivi des cas contacts que des EPI fournis par Muso. Nous avons aussi soutenu le gouvernement malien avec l'oxygène. L'oxygène étant l’un des défis majeurs pour lutter contre la maladie. Nous avons appuyé le gouvernement à acquérir cet oxygène lui permettant d’offrir un service à proximité, notamment dans les centres de santé de références. Nous avons soutenu le gouvernement pour que son service de santé puisse être apte à répondre à cette épidémie.


A votre avis, Muso et nos partenaires gouvernementaux ont-ils construit un modèle de prestation de soins de santé prêt à résister à ces crises ? Comment le modèle profite-t-il directement à nos patients ?

A.B.C. : Affirmatif. C’est ce qui fait l’unicité de Muso. Les stratégies innovantes que nous avons développées et mises en œuvre au Mali, et que nous allons certainement dupliquer en Côte d’Ivoire, sont des stratégies qui permettent de gérer des situations sanitaires ordinaires, et extraordinaires comme cette épidémie. C’est cela qui nous a permis de mettre en place cette stratégie proactive de traçage et de suivi des contacts tout en maintenant notre modèle d’offre de services déjà en place. Les ASC ont pu continuer à travailler et servir la communauté. Ce qui a été aussi le cas au niveau des CSCOMs. Évidemment, la covid est une épidémie, mais il ne fallait pas oublier les autres maladies. Il fallait faire le choix de répondre et faire face à cette épidémie et les maladies existantes dans ces communautés. C'est pourquoi nous avons établis des protocoles de protection et détection clairs et stricts pour assurer que les ASC ne soient pas des facteurs et puissent continuer à offrir leur services aux populations nécessiteuses.

Pouvez-vous nous parler de l’objectif organisationnel d’expansion de Muso dans un second pays ? Qu’est-ce qui se cache derrière cet objectif de développement pour Muso ?

A.B.C. : L’objectif de notre expansion en Côte d’Ivoire s’articule autour de notre plan stratégique. Depuis sa création, Muso intervient sur deux sites au Mali, périurbain et rural.

Mais nous avons la ferme volonté d’amener une transformation en matière de santé au niveau mondial. Il était donc important que nous nous exportions vers un autre pays. Pour faire autant, pour pouvoir offrir des services de soins directs aux populations mais aussi montrer que nos stratégies peuvent être mises en œuvre dans tous les contextes. Nous voulons montrer que ces stratégies ont été porteuses au Mali et peuvent aussi l’être dans d’autres pays et plus globalement au niveau mondial. C’est ce que nous allons mettre en œuvre en Côte d’Ivoire. Faire la preuve de notre modèle.

Comment plus d’une décennie de travail en tant que partenaire opérationnel de recherche au Mali influence nos efforts actuels pour établir un partenariat solide et durable avec le gouvernement ivoirien ?

A.B.C. : Une décennie de recherche et de travail au Mali influence évidemment le partenariat que nous avons avec le ministère de la Santé ivoirien dans la mise en œuvre des activités mais aussi au niveau mondial. De quoi s’agit-il fondamentalement ? Il s’agit de mettre en œuvre des stratégies d’actions qui ont fait leurs preuves. Mais ces stratégies ne peuvent faire leurs preuves que sur la base d’une recherche opérationnelle qui soit plus objective. C’est ce que nous avons fait au Mali. Nous soutenons toutes les actions que nous mettons en place par la recherche afin de voir de façon évidente l’impact que nous avons. Prouver que nous contribuons réellement au renforcement du système de santé. La recherche guide nos actions et continuera à guider nos actions au-delà du Mali.

Quels sont vos espoirs dans le futur tant pour Muso que pour nos patients ?A.B.C. : Il n’y en a qu’un, l’espoir que nous allons continuer à sauver des vies. Nous l’avons fait au Mali et ce qui a fait mon engagement auprès de Muso. Nous avons fait face aux défis. Il faut être au sein des communautés pour voir toute cette pauvreté, tous ces manques d’infrastructures. Pour offrir des services de qualité ayant pour finalité de sauver des vies. Je fais partie des gens qui ont eu la chance de faire partie de cette équipe, d’offrir mes services à la population, de pouvoir sauver des vies.

Chaque fois que quelqu’un m’appelle pour me dire que son enfant est guéri, que la peur a disparu depuis que Muso est là, je suis ému. Je suis ému et à la fois je suis fier. Je sais que si nous continuons ainsi nous allons réussir, au delà du Mali, au delà de la Côte d’Ivoire, a avoir un monde meilleur. Voilà tout l’espoir que je fonde dans ce travail que nous faisons chaque jour.

En repensant à 2020, pouvez-vous identifier ce qu’il y a d’unique dans le travail de Muso depuis des années et qui nous a préparé à affronter cette année très difficile ?

A.B.C. : Si je repense à 2020, ce qui fait le succès de Muso c’est notre contact étroit avec la communauté. Nous faisons partie de la communauté, nous travaillons avec la communauté. Toutes nos actions sont dirigées par et pour la communauté. C’est ainsi que nous écoutons plus, nous sommes beaucoup plus proches, que nous comprenons donc leurs préoccupations et pouvons répondre à leurs besoins. En 2020 nous n’avons pas failli à cela. Nous avons beaucoup écouté. Toutes nos actions n’auraient pu être réussies, nous n’aurions pas pu réussir dans ce contexte d’insécurité à Bankass, ce contexte de pandémie, ce contexte politico-social au Mali si nous n’étions pas avec la communauté et si la communauté n’était pas avec nous. C’est ce qui a été notre grande force et qui doit rester notre grande force pour conduire toutes les actions que nous menons.


En ce début d’année 2021, quels sont vos objectifs en tant que Directeur Pays pour les semaines ou mois à venir ici à Abidjan ?

A.B.C. : Nouer ce partenariat avec le gouvernement dans le cadre de la mise en œuvre des soins directs. Nous allons mener les premières actions en symbiose avec le ministère de la Santé. Nous allons toujours suivre ces actions par une approche de recherche rigoureuse. Nous allons continuer à assister le ministère de la Santé dans le cadre du renforcement des services de santé. Nous savons qu’il y a beaucoup de défis, mais nous arrivons avec beaucoup d’espoir. Nous allons très bientôt offrir des services directs aux populations et je vous avoue que l'attente et l’envie sont présentes. J’ai eu des contacts avec certaines communautés et chaque fois que je présente ce que nous faisons au Mali, les gens [ici en Côte d’Ivoire] prient pour que nous intervenions dans leur communauté ou leur district. Le besoin est là. Depuis que je suis arrivé, j’ai aussi très vite compris que le ministère de la Santé est bien engagé et nous avons besoin de partenaires gouvernementaux engagés. Nous allons, avec le Ministère, travailler à soulager ces populations qui sont demandeuses de services de qualité, travailler à renforcer les centres de santé pour qu'ils répondent aux normes internationales et qu'ils puissent fournir des soins et services de qualité. Voilà nos objectifs pour cette première année et qui vont s’étendre sur les années suivantes.


Une convention de partenariat a été signée avec le ministère de la Santé. Nous sommes dans la phase d’installation de l’équipe, un bureau est déjà obtenu. Nous travaillons à apprendre et à comprendre comment le système de santé est organisé. Nous travaillons d'ores et déjà à recueillir les besoins des populations à l’intérieur du pays et à l’élaboration des critères pour sélectionner nos futurs sites de travail (la sélection des sites doit répondre à un processus rigoureux). Voici les actions qui sont en marche en début 2021.

Est-ce difficile pour vous de devoir sélectionner seulement quelques sites ?

A.B.C. : Comme au Mali, il est difficile pour moi de servir seulement une partie de la communauté. Mais c’est aussi pourquoi nous faisons ce travail là. Car notre objectif final est que tout le monde puisse avoir accès à la santé, au-delà du Mali et de la Côte d’Ivoire. J’aimerais que nous servions autant de population que possible avec, bien sûr, des services de qualité. C'est pourquoi notre objectif final est de montrer la voie aux gouvernements, pour qu’ils s’y engagent, poursuivent et répliquent ce que nous faisons.


Y a-t-il autre chose que vous aimeriez partager ?

A.B.C. : La première fois que l'on m'a parlé de Muso. Je me souviens de ce jour-là, c'était un mercredi. J'étais de garde. Une femme est venue avec son enfant, accompagnée par une ASC. Elles sont venues et on m'a dit qu'elles étaient appuyées par l'ONG Muso et qu'il fallait les prendre en charge. J'ai donc dispensé le service, j'ai consulté l'enfant. Je ne me souviens pas de mon diagnostique à l'époque mais quand elles sont parties alors j'ai posé une question à mon responsable de garde: comment peut-on s'engager à prendre en charge les frais de soins de santé pour toute une population ? Je pensais que c'était impossible ! Et nous avons ensuite fait le pari que dans une semaine ou deux Muso ne pourrait déjà plus prendre en charge les frais de santé. À tel point que je ne pensais pas que c'était possible. Quelques mois après, le médecin directeur du Centre de Santé m'appelle pour me dire: "Beydi est-ce que tu es prêt pour appuyer l'ONG Muso qui souhaite avoir quelqu'un qui puisse assurer la coordination et faciliter la prise en charge des malades au niveau de l'hôpital." J'ai réfléchi et me suis dit pourquoi pas. Encore je n'étais pas confiant. Je ne pensais pas que ce que Muso faisait était possible et pouvait durer dans le temps. J'ai commencé et cela a totalement changé ma vision. J’étais dans cette communauté, mais j'ignorais ce qu'il s’y passait. C’est à travers Muso que j’ai connu les réalités en termes de pauvreté fulgurante, d’inaccessibilité physique et financière aux soins pour une grande frange de la population de Yirimadio. Depuis, j’ai pu apprécier les actions menées et combien de vies ont été sauvées à travers cette intervention. Cela a complètement changé ma perception et m’a guidé à relever ces mêmes défis à Bankass.